Vendredi 6 octobre 2006 5 06 /10 /Oct /2006 11:35
    [...] l'oeuvre - l'oeuvre d'art, l'oeuvre littéraire - n'est ni achevée ni inachevée: elle est. Ce qu'elle dit, c'est exclusivement cela: qu'elle est - et rien de plus. En dehors de cela, elle n'est rien. Qui veut lui faire exprimer davantage, ne trouve rien, trouve qu'elle n'exprime rien. Celui qui vit dans la dépendance de l'oeuvre, soit pour l'écrire, soit pour la lire, appartient à la solitude de ce qui n'exprime que le mot être: mot que le langage abrite en le dissimulant ou fait apparaître en disparaissant dans le vide silencieux de l'oeuvre.
   
    La solitude de l'oeuvre a pour premier cadre cette absence d'exigence qui ne permet jamais de la lire achevée ni inachevée. Elle est sans preuve, de même qu'elle est sans usage. Elle ne se vérifie pas, la vérité peut la saisir, la renommée l'éclaire: cette existence ne la concerne pas, cette évidence ne la rend ni sûre ni réelle, ne la rend pas manifeste.
   
    L'oeuvre est solitaire: cela ne signifie pas qu'elle reste incommunicable, que le lecteur lui manque. Mais qui la lit entre dans cette affirmation de la solitude de l'oeuvre, comme celui qui l'écrit appartient au risque de cette solitude.

Maurice BLANCHOT, L'Espace littéraire, 1955
Par Evi Kimoliatis - Publié dans : Essais
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Mardi 3 octobre 2006 2 03 /10 /Oct /2006 10:00
Ici le sépulcre est beau
d'une pudeur maligne quoi que sans excès
sans ce goût de jacinthe aigre et métalogique que sait
recouvrir la douleur

Descendre dans ce flexueux cirrhe de chair exige
pourtant qu'on l'écrase sans cruauté encore que souvent
sans douceur
Bien-sûr tes joues ni la brume ne sont de ce monde
bien-sûr et sans savoir qu'elles ont cette lumière de
sépulcre au lieu du coeur
Sans savoir qu'elles sont brûlées de mélancolie
mais toujours toujours
un rucher tombe de sommeil et plante ses mains dans
l'oubli

Ici le sépulcre est lent
Quoi que sans danger à la veille de partir
A la suite de l'amour

Tu es lente amarante des saisons sans orage fleur
pyromène des sentiers    qui retire des ombrages
caressants l'amble d'un brasier hors d'usage
où le saignant magistère de ta robe rappelle où s'achève
le manteau du temps

L'oubli est la couleur de tes lèvres que recèle un
bouleversant et suave besoin de souffrir

mais les profondeurs de détresse ne sont pas faites pour
toi     qui la nuit avale des frappes d'insomnies et ne te
lève au matin que d'une voix décharnée
et nue
à l'odeur de neige et d'effroi qu'embaume une allure insensée
de louve amoureuse

Ceux qui louvoient tes prières attentent au goût
de la cendre    et la cendre en silence ranime une main
si précieuse qu'il n'est plus possible d'attendre
                                                                    
                                                                  Vincent AUBERT
publié avec l'aimable autorisation de l'auteur
Par Evi Kimoliatis - Publié dans : Poésie
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /Oct /2006 18:08
    En liminaire du premier numéro de la revue Tel Quel, au printemps 1960, on pouvait lire : « Les idéologues ont suffisamment régné sur l’expression pour que celle-ci se permette enfin de leur fausser compagnie, de ne plus s’occuper que d’elle-même, de sa fatalité et de ses règles particulières ». Depuis, les idéologues ont affecté d’autres coutumes, mais n’ont rien perdu de leur arrogance, ni de leur incompréhension de ce qui fait la spécificité de l’art littéraire. Jamais la littérature n’atteindra à l’éloquence ni même à la poésie, sans se mépriser infiniment elle-même et négliger son but, si elle reste l’expression d’une arrogance. 
 
    L’époque est à la cendre, et si chère fut-elle à Jean Malrieu, la cendre est un murmure que tout condamne à dire ce que les sycophantes ont tu : qu’il existe encore cette urgence grave et élective qui faisait dire à Van Gogh, dans une angoisse incommunicable, qu’il ne saurait jamais peindre assez ni assez vite ; que la « rage de l’expression » dont parle F. Ponge n’est pas autre chose qu’un amour qui cherche les formes pour s’incarner ; que c’est alors comme habiller les choses d’une tension qu’elles ne savent pas soupçonner et prêter une attention exagérée à leur souffrance. Il faut savoir retrouver cette allégeance. Les mots sont durs. Il faut savoir s’y heurter. Et s’y heurter avec joie.

    Pour cendre porte en soi le sens d’un refus. Nous voulons en faire un lieu où la littérature recouvre un pouvoir dont nous voulons savoir abuser, pour lui épargner enfin sa dévaluation et sa pauvreté et, en vérité, disons-le, sa pauvre mansuétude à l’égard d’elle-même. Nous voulons que Pour cendre existe pour le souffle et la saveur d’une tessiture claire et perdue. Parce que nous n’écrivons que des histoires en vie en attendant la mort et que nous ne voulons pas mourir de froid.
POUR CENDRE

Par Evi Kimoliatis - Publié dans : Pour cendre
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