Lundi 30 octobre 2006
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41.
/Pierre dans son atelier, habillé d’une robe de Petite. / Jeanne à terre. / Entre Garance, habillée d’une robe de Petite./
PIERRE. Tu…
Dans sa…
GARANCE. Le ferons-nous
Pierre ?
PIERRE. Quoi ?
/Silence./
GARANCE. Est-ce que ça a eu de l’importance ?
Parce que ça n’en a plus.
/Silence./
Oui, tais-toi.
Fais du bleu, oui.
Fais.
PIERRE. C’est pour ça que j’ai peint
pour trouer ma parole
qu’elle ne soit plus en l’air
qu’elle devienne matière, vraie.
Pour le chemin, j’ai peint
pour aller jusqu’au bout, au bord.
GARANCE. Mais seul.
/Silence./
Je suis partie.
Je suis revenue.
Je ne sais pas.
/Silence./
Mais je suis sur le trottoir de ton bord.
Mais tu te suffis tant, nous ne sommes rien.
Mais tout est bien.
/Silence./
Je suis Jeanne aussi.
/Silence./
Vraie ? tu dis.
/Elle le regarde. / Elle baisse la tête et la secoue légèrement. / Silence. / Elle sort, vers le taillis./
PIERRE. Réelle… réelle.
/Silence./
Bleu.
/Silence/.
Ce mensonge, cet ecchymose à l’âme et tu me possèdes tant qu’il ne disparaît tout à fait. Ce triomphe de la mort sur l’amour trompé et la main du créateur qui voudrait renouveler la vie, commencer.
/Noir./
42.
/Jeanne seule, à terre, dans l’atelier de Pierre./
JEANNE. Je me sens très inquiète
et vous ?
/Silence./
Viens, rien que nous deux, il m’a dit pour m’attirer ici.
et maintenant.
/Silence./
Je la déteste
et vous ?
la morte
et la vivante
et c’est la même.
Et moi ?
C’est la jalousie
mon épreuve
du feu
croyez-vous ?
/Silence./
Leur feu, les trois.
Et vous
de quel feu
brûlez-vous
et sent-il bon, le vôtre ?
/Silence./
Un jour vous me répondrez.
/Silence./
Je ne sais plus si je crois.
/Silence./
Si vous pouviez me répondre.
/Silence./
Je croirai toujours
on m’a appris comme ça
à boire ce sang-là.
Je croirai toujours
que vous m’entendez
lorsque je vous parle
que vous êtes là
tout près de moi
et vous agitez là
avec moi
ma croix vo
mir vo mir
j’ai peur de mourir
quand j’ai envie de vo
mir.
/Silence./
Si je dis croix
mon ventre et mon cerveau
se retournent, ils
arrivent à ma gorge
et j’ai peur que tout
mon être passe par
mon nez
et vous ?
/Elle touche son nez./
J’ai peur
de saigner
j’ai peur
de tout.
Je me sens trahie.
J’ai peur
des autres
ici
il n’y a que nous
et quelqu’un
est en trop.
J’ai peur
des autres
quand je suis très près d’eux
parce qu’alors je
je voudrais
les embrasser
les caresser
les goûter, c’est
animal
et vous ?
/Silence/
Vous
n’existe pas.
Personne
ici
n’existe
pour l’autre.
Il n’y a
que soi
ici
qui
tourne autour de lui-
même
et vous ?
et vous ?
et vous ?
et vous ?
et vous ?
/Noir./
43.
/Debout, dans le taillis, à l’endroit du feu éteint./
GARANCE. Jeanne, je voudrais pouvoir partir d’ici.
/Noir./
44.
/Jeanne seule, à terre, dans l’atelier de Pierre. / Bruits de pas dehors./
JEANNE. Boujum.
/Silence. / Pierre apparaît dans l’entrebâillement de la porte. / Silence. / Pierre entre. / Jeanne reste immobile, à terre. / Pierre commence à la peindre, une touche puis il suspend son geste./Silence./
Pénètre-moi.
/Noir./
45.
/Debout, dans le taillis, à l’endroit du feu éteint./
GARANCE. Pourquoi est-ce que je ne le peux pas.
/Noir./
46.
/Jeanne endormie, à terre, dans l’atelier de Pierre qui n’a pas bougé, sa main suspendue./
PIERRE parle et sa voix est changée. Si tard, la flamme vacille, et je n’ai pas sommeil.
Ses cheveux d’or sur l’oreiller
je le regarde à peine.
Par la fenêtre la nuit
m’anime et m’attriste.
Où sont les figures
que le soir promène ?
Il est là, je suis seule.
Tout semble très absurde.
Tout est vraiment très froid.
Flamme, au jardin, je vais disparaître.
Jamais satisfaite je
dois trouver quelqu’un
d’autre
qui soit là comme personne
qui soit là qui pèse : une ancre
pas cet éros sans cesse évanescent.
Pas cette absence dans la présence.
Un vivant avec moi debout dans le noir.
Ici ou autre part en pensée lié qu’à moi.
Ici ou autre part en mes bras seulement.
Ses cheveux d’or sur l’oreiller
avant qu’encore vienne le matin
avant que se réveillent ces morts
qui courent tout le jour les rues
qui me bousculent sans me voir.
Et celle-là qui le désire. Et ma place
dans notre lit, ce lit, feue notre flamme.
Pierre, j’ai peur tout à l’heure d’avoir mal au soleil.
Chacun des degrés de la lumière m’est douleur
et tes cheveux d’or
depuis que je l’ai vue
et que je vide les placards de pin
de notre chambre
et écœurée le prépare
mon départ au matin.
Toutes ces robes Pierre, et l’aurore déjà
s’invite à la fenêtre, qui brille
comme j’aurais voulu toujours.
/Silence. / Il parle et sa voix à lui revient./
Petite ?
/Silence. / Le pinceau tombe et sa main. / Silence./
Jeanne, c’est toi ?
/Silence. / Il parle et sa voix alterne entre la sienne et une autre on dirait./
C’était le meilleur temps
ça n’avait pas d’importance
ça n’avait pas d’incidence
l’ivresse des premières caresses.
/Silence./
Je regrette.
/Silence./
Je reviens.
/Silence./
Ton sourire reste triste.
/Silence./
De longues nuits nous embrassons le vide et le noir, de nous.
Seuls l’un près de l’autre nous ne sommes plus, deux leurres.
Tu l’effleures m’évites et je feins d’ignorer tes frappes souffrantes.
Ton regard m’humilie le mien n’en pleure pas je ne tiens plus à toi.
Cette violence de tout ton être dressée contre moi me fait mal en silence.
Je veux de nouveau trouver quelqu’un d’autre, je ne sais pas partir aide-moi.
Ouvre-moi la porte ouvre au moins la fenêtre ouvre nous ne respirons plus.
La maison est si petite, si nous nous haïssons nous nous tuons, aime-moi.
Je n’existe plus vraiment je ne sais plus avec toi ou sans toi ce que je veux.
Des pincements partout au cœur à l’âme à l’air de notre mer de notre rêve.
/Silence./
Je t’ai aimé, plus je crois que l’idée de toi en moi qui enflammait mon désir.
/Silence./
J’ai décréé, je crois ton image façonnée par l’éclair de ta rencontre ce jour-là.
/Silence./
J’ai appris, à, te voir te distinguer, tes visages et tes voix, tes absences et tes retours, aussi.
/Silence./
Je ne l’ai pas tenue, la route, notre, et ne veux pas savoir si toi, d’autres soirs, tu danses des pieds sous les tables.
/Silence./
Nous avons marché longtemps et je, pardon mais me suis épuisé souvent ennuyée seule comme avec moi-même.
/Silence./
« Je n’aurai pas dû », je te le dis, voilà c’est fait, te brise le « nous » le justifie cassé fini parle plus, tu, silence, tu…
JEANNE parle dans son sommeil. Des arbres fruitiers poussent de mon corps.
/Silence. / Pierre la regarde. / Pierre regarde la toile vierge devant lui. / Pierre reprend le pinceau sur le sol./
PIERRE. Reviendra le meilleur temps.
/Silence./
Importance, incidence.
/Silence./
N’auront guère.
/Silence./
Ivresse seule et caresses.
/Il peint en bleu le pourtour de la toile rectangulaire, comme de la neige dans un cadre bleu./
Nous nous retrouverions et la paix serait.
/Noir./
48.
/Garance à l’endroit du feu éteint./
GARANCE. Ça ne va plus tarder maintenant.
/Noir./
49.
/La porte de la maison est toujours ouverte, des flammes en sortent.
Noir./
FIN
Fin de la troisième et dernière partie
Adeline OLIVIER
publié avec l'aimable autorisation de l'auteur
Par Evi Kimoliatis
-
Publié dans : Théâtre
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Vendredi 20 octobre 2006
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/2006
16:28
21.
/Midi. Grand soleil. / Garance sur le tas de sable./
GARANCE. Alors la morte
a raison
toujours
le dernier mot.
/Noir./
22.
/Atelier de Pierre. / Jeanne devant un tableau représentant Petite. / Pierre finit de descendre l’échelle./
JEANNE. Et elle ?
/Silence./
PIERRE. Garance
avant
Garance.
JEANNE. Je suis saoule
de toutes ces vagues.
Je m’en fous
de boire
la tasse
mais me noie pas quand même…
/Pierre lui lance un caillou qu’elle attrape./
PIERRE. Pour garder pieds à terre.
/Il sort.
Noir./
23.
/Atelier de Pierre./
JEANNE. … Parce que j’ai plus rien d’autre
à faire
que toi.
/Noir./
24.
/Devant la porte de la maison, Garance est assise sur les marches. / Pierre entre. / Silence.
PIERRE. Nous ne l’avons pas tuée, n’est-ce pas ?
/Noir./
25.
/Devant la porte de la maison. / Garance sur les marches. / Jeanne entre./
JEANNE. Vous venez ?
GARANCE. Où ça ?
/Jeanne hausse les épaules./
GARANCE. Et Pierre ?
/Jeanne hausse les épaules.
Noir./
26.
/Crépuscule. / Pierre est assis sur un tas de sable./
PIERRE. Mon rendez-vous
me recevait
toujours
il
battait en moi
sur moi
son rythme,
le monde.
Est-ce que je ne les aimais
ne les aime
pas
autant que ma peinture ?
Non, je tourne autour de moi
non, je suis un abîme et je suis mon point fixe
non, je ne suis pas assez concentré sur la vie extérieure
je.
Me tue.
Je
veux me tuer.
Je
tue.
Je
veux qu’elle ne soit pas tuée
comme ça
Petite
a mal.
Je
fais
du mal.
J’aime, je ne sens pas si
quand
je fais du mal
je ne vois pas
que.
Ma main ne veut que peindre
et voudrait peindre si bien que le ciel même n’y tiendrait plus.
Mes mains tâchées de ce bleu comme
du sang. On dirait
un crime
l’amour
de peindre
l’amour
des êtres
d’une femme
puis d’une
autre.
Une
violence.
Telle.
Une
colonne
vertébrale
brisée
dans
du papier, journal.
Un regard, noir
me poursuit
me traîne
et fêle
ce que je
traîne.
J’erre
autour
de la maison.
Fantôme qui n’habite plus.
A
van
cer à nouveau dans la nuit.
Je vis de jour et dors la nuit
depuis que Petite se tue la nuit.
Mais aujourd’hui, j’assisterai, à la nuit.
Et demain, je peindrai, toute la nuit.
Un autre visage que ces visages.
Un paysage plutôt qu’un visage.
Un trait plutôt qu’un paysage.
D’un trait enfin je le quitterai
ce bleu
ce feu.
/Noir./
27.
/Dans le taillis, Jeanne fait un feu./
JEANNE. On est bien là n’est-ce pas ?
GARANCE. Pourquoi faites-vous ça ?
JEANNE. On y verra mieux.
GARANCE. La lune est pleine, la nuit très claire, ça suffit.
JEANNE. On se réchauffera.
GARANCE. Je n’ai pas froid.
/Le feu commence à prendre./
JEANNE. Mais si.
/Le feu grandit. / Garance se sent mal. / Silence. / Jeanne regarde Garance./
JEANNE. Vraiment, on y voit mieux.
/Noir./
28.
/Devant le feu./
GARANCE. C’est une course et on dérape.
Une aparté dans un fossé.
Comment ne peut-on pas prendre conscience
qu’on est tombé.
On ne voit plus autre chose que ces bords
on oublie
qu’on vient d’ailleurs
on s’installe là
à force
d’amnésie
on a besoin
d’un coma
besoin
de plus rien
d’autre
que l’autre et soi
seuls
et
de ne plus voir
les seuils
les portes
par lesquels revenir
à cette course.
/Silence./
Petite.
/Silence./
Le feu c’est
l’issue
d’un enfer
sans retour
possible.
/Noir./
29.
/Devant le feu./
JEANNE. Qu’est-ce que je fais.
/Silence./
Ça n’a pas de sens
d’être blessée
de rester en sa blessure
de s’enfoncer en elle
de se taire en elle
jusqu’à louer son silence
ou la résonance
de sa répercussion muette
sur le dos
de l’autre.
Retrouve
la vie, Jeanne.
/Silence./
Il y a trop de femmes
ici
ça pue
la femme.
Retrouve ton odeur d’être, Jeanne.
/Silence./
Je vais m’en aller
Pierre.
J’en ai assez, ça y est.
/Noir./
30.
/Devant le feu./
JEANNE. Vous m’aidez, Garance ?
/Jeanne commence à éteindre le feu. / Garance se lève et y met toute son énergie./
JEANNE. C’était une sale idée.
/Noir./
31.
/À la place du feu éteint, fumant encore, Jeanne et Garance dans les bras l’une de l’autre.
Noir./
32.
/Dans le taillis, Pierre derrière l’arbre où Petite s’était recouverte de bleu / Il voit Jeanne et Garance enlacées./
PIERRE. Brûlée
vive
Petite
ici
encore
renaît
encore
inlassable
figure
qui la griffe la mienne
et marque de son sceau
ma faute
est-ce
ma
la
quelle.
/Silence./
Sacrificiel
orgueil
oui.
Tu m’as eue, Petite.
Tu m’as
encore.
Encore
là
sur le feu.
/Silence./
Peindre
peindre
peindre
et jou ir.
/Noir./
33.
/Pierre derrière l’arbre, Jeanne et Garance sont parties./
PIERRE. Sortir
de la leur
/Silence./
de la vie.
N’être que peinture.
Je suis peinture.
/Silence./
Je ne suis pas homme.
Je ne suis pas l’amour.
Je suis un qui sent qui cherche
se
cherche
descend
aux limites
de son sac
fini.
Je veux maintenant mourir.
/Silence. / Long temps. / Le vent dans les feuilles./
.La mer, j’entends la mer.
/Noir./
34.
/Debout sur les marches, devant la porte de la maison, Jeanne balaie la cour du regard./
JEANNE. Merde !
/Noir./
35.
/Garance trouve Pierre, à terre, replié derrière l’arbre./
GARANCE. J’ai dit que plus, je ne savais plus
bien.
/Silence./
Je reviens.
/Silence./
Je ne repartirai pas.
/Silence./
Elle s’en ira.
Tu dois le lui dire.
Je t’aime.
Elle ne peut pas.
Entre nous
chez nous
déjà.
Puisque c’est la notre
dorénavant
n’est-ce pas.
Bien qu’elle.
Nous y.
Combien
si peu
de semaines
que j’ai quitté, ici
elle.
Pierre, serre-moi.
Il n’y a que toi, Pierre.
/Pierre se lève, un peu bleu, titubant. / Il sort.
Noir./
35.
/Jeanne debout sur les marches devant la maison. / Garance passe à côté d’elle sans la regarder./
GARANCE. Elle s’appelait Jeanne, Petite.
/Elle rit. / Sur le seuil elle laisse tomber le caillou qu’elle avait trouvé dans l’atelier de Pierre. / Elle sort : elle entre dans la maison de Pierre et Petite.
Noir./
36.
/Pierre dans son atelier. / Il s’habille de la robe de Petite, on voit sa silhouette derrière une toile blanche.
Noir./
37.
/Pierre devant la toile, habillé de la robe de Petite, commence à peindre./
PIERRE. Première femme ici, elle fut robe, ton corps
mon corps
nos
disparus
dessous ces parallèles bleues.
Un
quadrillage, nous sommes en cage en ce présent
spectral qui nous… quel bal…
tu es là tu n’es pas là tu es là
tu n’es pas là
tuez-moi
la tuée
tuez-la
là
Bleu ! absorbe !
tout ! recouvre ce qui sans cesse s’ouvre
bleue, elle se fond entre les couches sous
ma main coupable tu t’en vas t’en vas t’en vas
il faut
que ce ciel soit
vierge
de toi, qu’il
paraisse
tranquille, serein enfin
pouvoir le regarder, le ciel ce ciel
ciel !
voi là.
/Noir./
38.
/Jeanne debout sur le seuil de la maison dont la porte est restée ouverte./
JEANNE. “Pour le traquer, prends trois dès à coudre – que faire
Pour le chasser ? des fourches, de l’espoir”. Lewis Carroll.
/Noir./
39.
/Pierre dans son atelier, habillé d’une robe de Petite. / Il se regarde dans le miroir./
PIERRE. La frileuse que tu fais
dans ce tricot de laine, Petite.
Regarde-toi, sans allure. N’est-ce pas
un homme là, calciné devant toi, l’image ?
et il te hante, il ne te laisse pas un matin
pour soigner tes fleurs au jardin
de notre maison.
/Silence./
Putain !
Putain !
Putain !
/Noir./
40.
/Pierre dans son atelier, habillé d’une robe de Petite, il finit de peindre en bleu toute la surface du miroir. / Entre Jeanne dans l’atelier tout bleu.
Noir./
FIN DE LA 2ème PARTIE
Adeline OLIVIER
Par Evi Kimoliatis
-
Publié dans : Théâtre
1
Vendredi 13 octobre 2006
5
13
/10
/Oct
/2006
10:16
PIÈCE POUR 3 ACTEURS (PAR ADELINE OLIVIER)
PERSONNAGES :
JEANNE
PIERRE
GARANCE
1.
/Soleil levant. / Jeanne est assise sur les marches devant la porte de la maison de Pierre et Petite./
JEANNE. Le caillou, là.
Mon petit poids à moi.
/Jeanne commence à ouvrir sa main, un caillou au creux.
Noir./
2.
/Soleil couchant. / Jeanne est assise sur les marches devant la porte de la maison de Pierre et Petite. / Jeanne finit de refermer sa main sur le caillou./
JEANNE. Tu as pris
tout le jour
tout le soleil.
Tout mon temps.
/Noir./
3.
/Soleil couchant. / Jeanne est assise sur les marches devant la porte de la maison de Pierre et Petite. / Silence. / Pierre entre, il s’assoit à côté de Jeanne. / Silence. / Jeanne regarde les mains de Pierre./
JEANNE. Ce bleu…
/Silence./
PIERRE. Tu comprends ?
/Elle lève les épaules. / Silence./
JEANNE. Je rêve parfois que le ciel me pousse par les yeux.
/Silence. / Elle approche sa main de celle de Pierre./
PIERRE. Suis fatigué.
/Il se lève, se tient face à la porte de sa maison./
JEANNE. Je ne te vois pas.
/Silence. / Elle lui offre le caillou./
Pour le pot.
/Il le prend, le met dan sa poche, se retourne, sort vers son atelier. / Silence.
Noir./
4.
/Soleil levant. / Jeanne ouvre sa main, assise sur les marches devant la porte de la maison. Pierre entre./
PIERRE. Là…
JEANNE. Je n’ai pas bougé, tu vois.
/Pierre sort./
Je ne dors plus.
/Noir./
5.
/Dans l’atelier de Pierre, deux cent mille Phèdre bleues sur les murs. / Une robe sur un cintre est suspendue quelque part. / Pierre accroche un tableau représentant une Phèdre bleue, parmi les autres./
PIERRE. Ce bleu,
mon bleu, mes bleus, tout ce bleu…
…
Garance, je te nomme…
…
… là … devant … l’aurore
sur ta nuque
se lève qui dit
: viens !
/Il commence à peindre./
etj’accompagnele mouvement dujour et je trace
un e courbe
lentement j’éffleure et caresse la toile
je retiensle geste
souple jeprends le temps de venir
tueslà jetepressens
aveugle sur le drap blanc ma main va
doucementde
peur quetunet’enfuies
je veux qu’il surgisse merveilleusement
qu’il naisse desapatienceàéclore, notre
amour vois
comme ton contour n’en finit pas, pas à pas
d’apparaître vois
ce bleu incroyablechaudet ses éclats comme il invite
à deviner ton corps
àlerêver
regarde ! cette ligne légère cet arrondi comme il rit, ma
rouge qui devient bleue là
sous ma main
si je cède
à la chute de mon poignet je dévale tes reins jusqu’à,
le puis-je ta hanche
et plus loin
j’aurais aimé, aller, me balader sur la peau de ton ventre, chère ;
ce sera pour une autre fois, ma joie
fleur
te voici mon exquise
tu danses
pour moi, et c’est ainsi que je te veux au jardin de ma nuit, danse !
/Il recule, la regarde, avance vers une autre toile où il va peindre Petite./
Maintenant
regarde, Garance
sur ce tissu fatigué, posé là sur l’air :
mon autre Phèdre à grands traits rapides apparaît
sens-tu comme je suis emporté
et me déplace vivement et avance en terre connue ici
elle s’organise selon une puissante diagonale
qui traverse le carré de toile, vois-tu
elle regarde vers l’extérieur de l’espace du dessin
elle se tient assise, attends, voilà, à cet endroit,
c’est là, qu’elle est, Petite
attends, j’accentue les lignes entre les doigts
attends, en hachures qui courent dans des directions
différentes je construis
attends, progressivement les tons du dos de la main
et les côtés plus sombres des doigts
voici ! les ! ses mains, bleues ; sa main, Garance
ce bleu blême, ce bleu qui s’infiltre et disparaît sous la maille
vois, très vite elle s’évanouit,
à peine distinguons-nous encore sa trace
sais-tu où elle s’enfuit, sais-tu en quel endroit elle resurgira
un peu plus tard, d’un bleu vif, écarlate
d’un bleu vif, écarlate, dans ses paumes de mains, ouvertes,
vers moi
/Il se recule, regarde ce qu’il vient de peindre./
Voyez, je suis au centre du triangle,
devant mes bleuïssantes éjaculations, suspendues là.
Voyez, ce bleu, mon bleu, mes bleus, tout ce bleu
dernière fois.
/Noir./
6.
/Ça frappe à la porte de l’atelier. / La porte coulisse/.
PIERRE. Qu’est-ce que tu fais !
/Pierre va à la porte, il se tient dans l’entrebâillement./
JEANNE. Quelqu’un viendra ce soir.
PIERRE. Quelqu’un ?
JEANNE. Une femme.
/Silence./
PIERRE. C’est tout ?
JEANNE. Oui.
/Pierre refait coulisser la porte. / Un caillou roule de sous la porte jusqu’au milieu de son atelier. / Silence./
PIERRE. Toi.
/Noir./
7.
/Soleil couchant. / Sur les marches Jeanne se remplit la bouche de cailloux et crie.
Noir./
8.
/Nuit. / Sur les marches, Jeanne est endormie. / Entre Garance./
GARANCE. Excusez-moi…
Madame…
/Elle s’approche doucement, met une main sur l’épaule de Jeanne. / Jeanne se réveille. / Elle a encore des cailloux dans la bouche, Garance crie, Jeanne s’enfuit.
Noir./
9.
/Atelier de Pierre. Ça frappe à la porte. Pierre est assis sur une chaise. / Silence. / Ça frappe à nouveau. / Silence. / Pierre ne bouge pas./
VOIX DE GARANCE. Pierre ?
/Pierre se lève d’un bond.
Noir./
10.
/Garance au milieu de l’atelier de Pierre, prise d’un vertige. / Pierre se tient debout près de la porte.
Noir./
11.
/Pierre et Garance dans les bras l’un de l’autre dans l’atelier. / La porte est ouverte. / Jeanne apparaît dans l’entrebâillement.
Noir./
12.
/Jeanne est dans l’entrebâillement de la porte de l’atelier. / Pierre et Garance se délacent. / Pierre a le bras autour de la taille de Garance. / Garance a un sein nu, elle regarde Jeanne./
PIERRE. Laisse-nous Jeanne.
/Silence, Jeanne reste immobile un temps, elle sort. / Garance dévisage Pierre./
GARANCE. Jeanne ?
/Noir./
13.
/Jeanne est assise sur le tas de sable dans la cour, entre la maison et l’atelier de Pierre.
Noir./
14.
/Pierre éteint une à une les lumières du ré de chaussée de l’atelier. / Il monte l’échelle, sur la mezzanine. / Garance prend le caillou à ses pieds, le garde dans sa main, suit Pierre.
Noir./
15.
/Nuit. / Jeanne est assise sur les marches devant la porte de la maison. / Entre Garance, elle vient de l’atelier, elle reste immobile un temps face à la porte sans arriver à entrer dans la maison. / Elle s’assoit à côté de Jeanne. / Silence./
GARANCE. Il dort.
/Silence./
JEANNE. Qui êtes-vous ?
GARANCE. … Sa femme…
/Silence./
Et vous ?
/Silence./
JEANNE. Je ne sais pas.
/Noir./
16.
/Soleil levant. / Pluie fine./ Sur le seuil de la porte de la maison, une tasse de café à la main, Jeanne et Pierre sont yeux dans les yeux./
VOIX DE GARANCE qui vient de l’atelier. Pierre…
PIERRE. Oui !
/Pierre prend la tasse à café que Jeanne lui tend. Jeanne sort.
Noir./
17.
/Dans le taillis, derrière l’arbre. / Il pleut averse. Jeanne a un pot de peinture bleue dans les mains. Elle s’en recouvre, elle crie.
Noir./
18.
/Sur le seuil de la porte de la maison, une tasse de café à la main, Garance et Pierre sont yeux dans les yeux./
PIERRE. Alors ?
GARANCE. Alors quoi ?
PIERRE. Pourquoi es-tu là ?
GARANCE. Pourquoi ?
/Noir./
19.
/Dans son atelier, Pierre a le pot à cailloux de Petite dans les mains. / Temps. / Il marche de long en large, compte ses pas. / Temps.
Noir./
20.
/Atelier de Pierre. / Jeanne toute bleue fait coulisser la porte. / Silence. / Ils se serrent, ils s’embrassent, ils roulent sur le mur blanc, leurs corps bleus s’impriment dessus.
Noir./
FIN DE LA 1ère PARTIE
Adeline OLIVIER
Par Evi Kimoliatis
-
Publié dans : Théâtre
1
Mardi 10 octobre 2006
2
10
/10
/Oct
/2006
15:27
Article paru dans Le Monde
Le Monde, vendredi 4 juin 2004, p. 16
Avec la série des Harry Potter, J. K. Rowling a réussi la gageure de réenchanter le monde : le lecteur voit ainsi se déployer sous ses yeux un univers proprement magique, où l’on trouve des voitures qui volent, des sortilèges qui vous font vomir des limaces par la bouche, des arbres donnant des coups de poing, des livres qui mordent la main de leur propriétaire, des elfes domestiques, des portraits se disputant entre eux et des dragons avec des queues à pointes.
A priori, donc, il n’y a rien de commun entre cet univers et le monde « ordinaire » de notre perception habituelle. Rien du tout, excepté un détail : comme le nôtre, l’univers fantastique de Harry Potter est un univers capitaliste. Poudlard est une école de sorciers privée, et son directeur doit sans cesse se battre contre l’État, essentiellement représenté par l’inepte ministre Cornelius Fudge, le ridicule fonctionnaire Percy Weasley et l’odieuse inspectrice Dolores Ombrage. Les apprentis sorciers sont en même temps des consommateurs qui rêvent d’acquérir toutes sortes d’objets magiques hi-tec comme des baguettes « haute performance » ou des balais volants dernier cri, fabriqués par des entreprises multinationales. Poudlard n’est donc pas seulement une école, mais aussi un marché, visiblement très juteux : soumis à un matraquage publicitaire incessant, les pensionnaires ne sont jamais aussi heureux que quand ils peuvent dépenser leur argent dans les établissements qui entourent le collège ; il existe toutes sortes de trafics entre élèves, et l’auteur insiste lourdement sur les possibilités de promotion sociale offertes aux jeunes gens qui s’enrichissent grâce au commerce de produits magiques. Bien entendu, le tableau est complété par les complaintes rituelles sur la rigidité et l’incompétence des fonctionnaires. La ringardise de ces derniers tranche singulièrement avec l’inventivité, l’audace et l’allant des entrepreneurs dont J. K. Rowling ne cesse de vanter les mérites. Ainsi par exemple Bill Weasley, banquier chez Gringotts (une banque de sorciers tenue par des gobelins), se présente comme l’exact opposé de son frère, Percy-le-fonctionnaire : le premier est jeune, dynamique, créatif, ouvert d’esprit et porte des vêtements qui « n’auraient pas eu l’air déplacés dans un concert de rock » ; le deuxième est inintelligent, obtus, borné au possible et s’adonne à un inepte travail de régulation étatique, le chef-d’œuvre de sa carrière consistant en un rapport sur « les normes standard pour l’épaisseur des fonds de chaudron ».
Cette invasion de stéréotypes néolibéraux dans le conte de fées a évidemment des incidences non négligeables sur la description des personnages et du monde dans lequel ils évoluent. L’univers fictif de Harry Potter offre une vraie caricature des outrances du modèle social anglo-saxon : sous le vernis de la réglementation et des rituels collectifs imposés par la tradition, la microsociété de Poudlard se présente comme une jungle impitoyable, où règnent l’individualisme, la concurrence exacerbée et le culte de la violence. Le conditionnement psychologique des apprentis sorciers repose clairement sur une culture de l’affrontement : affrontement individuel des élèves entre eux pour décrocher par exemple le titre prestigieux de préfet ; affrontement quotidien des quatre « maisons » de Poudlard pour gagner à tout prix des points au classement annuel qui va les départager ; affrontement périodique entre écoles de sorciers pour remporter la Coupe de Feu ; affrontement ultime et sanglant des forces du Bien avec le Mal. Cet état de guerre permanent aboutit notamment à une redéfinition du rôle des structures institutionnelles : confrontées à un déferlement sans précédent de conflits de plus en plus violents, celles-ci n’ont plus la possibilité, ni même la vocation de protéger les individus face aux menaces qui les guettent de toutes parts. Ainsi, le Ministère de la Magie échoue piteusement dans son combat contre les forces du Mal, et les contraintes réglementaires de la vie scolaire empêchent paradoxalement Harry Potter et ses amis de se défendre face aux attaques et aux provocations qu’ils subissent sans cesse. Livrés à eux-mêmes, les apprentis sorciers devront lutter seuls pour survivre dans un milieu hostile, et les plus faibles (comme Cedric Diggory, l’ami de Harry) seront inexorablement éliminés.
Or, toutes ces données ont une influence déterminante sur le contenu de l’enseignement dispensé aux jeunes élèves de Poudlard. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet enseignement est unidimensionnel. En effet, les programmes éducatifs de Poudlard sont orientés de façon très précise sur le plan didactique : seules comptent les disciplines susceptibles de transmettre aux élèves un savoir pratique immédiatement exploitable, qui pourrait les aider dans leur lutte quotidienne pour survivre. Ceci n’est pas très étonnant, car la prestigieuse école vise à former avant tout des individus compétitifs sur le « marché du travail » et capables de lutter contre les forces du Mal. On constate ainsi que les matières artistiques se trouvent éliminées du cursus décrit par l’auteur, et que l’enseignement des « sciences humaines » est fortement dévalorisé : les élèves n’ont droit qu’à quelques malheureux cours d’histoire littéraire totalement dépourvus d’intérêt, qui les font bâiller aux corneilles. De façon très révélatrice, l’auteur précise que ces cours semblent à Harry aussi ennuyeux « que le rapport de Percy sur l’épaisseur des fonds de chaudron » : autrement dit, dans un système social axé exclusivement sur l’affrontement et la concurrence, les sciences humaines sont devenues aussi inutiles que les tâches de la régulation étatique…
Harry Potter apparaît donc à plusieurs égards comme une œuvre-somme, résumant ― involontairement, sans doute ― le projet éducatif et social du capitalisme néolibéral. À l’image du totalitarisme orwellien, ce capitalisme tente désormais de façonner à sa guise non plus seulement le monde « réel », mais aussi l’imaginaire des citoyens-consommateurs. En gros, le message sous-jacent qui est adressé aux enfants à la lecture d’un tel texte est le suivant : « Vous pouvez imaginer autant de mondes fictifs, autant de sociétés parallèles, autant de systèmes éducatifs que vous voulez, ils seront tous régis par les lois du marché ». Le moins qu’on puisse dire à la lumière du succès de l’ouvrage est que les jeunes générations ne sont pas près d’oublier la leçon.
Ilias YOCARIS
Maître de conférences à l’IUFM de Nice
Membre du groupe de recherche « Interdidactique et Discours des Disciplines »
publié avec l'aimable autorisation de l'auteur
Par Evi Kimoliatis
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Publié dans : Essais
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[...] Des cils battent sans gravité. Le courant qu’ils créent emporte le corps comme une plume hors de la fenêtre fermée, hors de la chambre molle, au-dessus de la maison où rame légèrement l’intrigue des innombrables possibilités d’une histoire.
D’ici, je peux voir la maison qui ressemble à la proue d’un bateau pirate du dix-septème siècle, à une pyramide arrondie sans pharaons, à un théâtre antique fermé aux regards des non-amateurs. L’immeuble, une maison individuelle quelque part entre ciel et mer, fonde le poids de son inexistence sur trois points cardinaux : nord, est et ouest, la devanture accueillant Auster méridional et Léveché échevelé. Loin du bruit du village, il construit son propre calme, flottant en fond de pierre, d’amour interdit, construction architecturale ingénieuse, factice.
Et la voici à la fenêtre sud-est, celle de l’atelier, qui met ses fleurs dans l’eau fraîche d’un vase en chantant. Elle est venue en courant, fillette joyeuse, faisant flotter le drapeau frisé de ses cheveux luisants, me montrer sa nouvelle conquête. Là, au milieu du sablier avaient poussé des fleurs de vent et des mélianthes. Contre toute logique rationnelle et climatologique.
Ne les mets pas au soleil. Ils vont se friper.
Là, là, là, j’adore les mélianthes, coule la chanson comme du miel mais comme le roi ne le veut pas, ce ne sera pas toi le rationaliste et je me laisse aller…
Je me laisse aller aux calculs mathématiques de l’impossible. Un son strident la création comme choix comme les pneus d’une voiture qui freine à fond à la dernière minute pour éviter l’art ou un obstacle se lève dans mes oreilles alors que tu le vis d’une vitesse vertigineuse j’avance ou tu le crées sur une sorte de montée l’amour et la foi si vite que défilent les lignes se trouvent devant mes yeux de la création de plus en plus doucement, de plus en plus doucement la création est impossible impossible l’amour plus doucement doucement il reste la foi jusqu’à la fin du trajet où la foi se lève errante la figure du monastère.
Comment te sens-tu ? As-tu mal ?
Mon regard se noie dans les vertes prairies odorantes où fleurissent sporadiquement des coquelicots rouges et oranges. L’iris de ses yeux et une douleur forte à la nuque.
Que s’est-il passé ?
Tu es comme un pétard de Pâques qui n’a pas explosé, comme un enfant de l’immigration déshérité, fermé hermétiquement devant une civilisation étrangère. Tout cela tu l’as voulu ou tu le voudras, mais il sera alors trop tard.
Oui, je sais…
Un ami était venu me rendre visite, quand je faisais mes études à Paris. Où qu’on aille manger, il demandait du poulet avec des patates au four. J’adore le poulet avec des patates au four, avançait-il à chaque fois, comme pour s’excuser. Il n’a manqué de rien, il n’a rien connu et n’a pas été déçu. Il a calmé sa soif d’échanges culturels dans l’eau de l’habitude et du plaisir acquis.
J’ai cru que tu t’es gravement blessé. Te sens-tu mieux ? Sa main inquiète presse mes doigts engourdis.
Que s’est-il passé ?
Tu m’as amenée ici et maintenant tu me chasses.
Non, non. Comment as-tu pu croire une chose pareille ?
Tu nies ta propre réalité.
C’est la réalité qui nie ses propres règles.
Ses propres règles comme on te les a apprises.
Comment peux-tu être si raisonnable dans un monde qui ne l’est pas ?
Ce monde qui n’est pas est notre monde.
Sur la fenêtre le vase avec les mélianthes. Alors ce n’est pas un rêve. Ni un cauchemar. Et derrière elle, le chevalet avec la toile inachevée. Dans une atmosphère brumeuse de couleurs incertaines, parmi les rochers qui descendent verticalement jusqu’à la mer, le monastère de Panagia Hozoviotissa et, au-dessus, une lune verte, verte à vous briser le cœur .
L’atelier est la pièce qui accueille mieux la lumière du soleil. La verrière cyclique couvre toute la partie arrière, alors que la grande fenêtre ouverte habille la partie sud du mur.
Couchés sur le lit en bois qui a peut-être connu les pauses nues de l’Italienne ou les heures d’attente interminable, un livre à la main, près de son amant peintre, nous saluons en silence le jour qui s’en va dans un feu d’artifice de couleurs incongrues. La lumière orange des bougies gagne du terrain au royaume des cieux qui abandonne progressivement à la nuit son trône troué. Le ciel devient mauve comme les yeux d’une diva, comme s’il était éclairé par les lumières d’une capitale occidentale, comme si la lumière incertaine des bougies se reflétait sur le fond bleu de la fenêtre ouverte, en une contradiction harmonieuse de composition musicale.
Dans le cadre profond de la toile fenestrielle dansent maintenant des lucioles blanches sur fond noir de la nuit. Costume théâtral sans membres qui attend l’obscurité pour prendre vie. Il s’abandonne au vent avec des mouvements légers et se perd, et le voilà à nouveau du côté gauche s’agrippant aux branches invisibles des arbres et se balançant en avant – en arrière, en avant – en arrière, de plus en plus proche jusqu’à ce qu’il soit aspiré par la nuit qui l’a créé.
Aux alentours des Cent Puits, région de latitude géographique fort inexacte, il était une fois une jeune femme qui vivait seule avec son père. Sa mère était morte, dit-on, entre ses mains — pour ne pas dire de ses mains — quand elle était encore jeune.
Ce jour-là, voulant éviter la chaleur pesante de juillet, les deux femmes étaient parties tôt, avant le lever du soleil, pour aller chercher des plantes médicinales et des fraises des bois. À l’entrée de la forêt, la mère confia à la fille le soin des fraises et s’éloigna dans la végétation dense, chercher des racines pour guérir les maux qui de temps en temps faisaient souffrir sa demeure : maux de tête, maux de dents, lumbagos, diarrhées, …
Ce n’était pas la première fois que la mère et la fille prenaient la route ensemble. Elles connaissaient très bien la forêt. Au grand marronnier, à droite, là où poussent les trompettes de la mort, après le grand virage, commençait la route qui menait aux puits. Sur la gauche, la clairière aux lièvres et, tout droit, la caverne connue sous le nom de La Caverne du Loup. Cela faisait des décennies qu’il n’y avait plus de loup dans la région, mais on prenait quand même ses précautions.
La petite remplit son panier de belles fraises juteuses et s’allongea à l’ombre d’un platane pour attendre sa mère. S’est-elle endormie, ne s’est-elle pas endormie ? Personne ne saurait le dire, ni même elle-même. Quand elle ouvrit les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elles auraient du être rentrées depuis longtemps, mais la mère n’était toujours pas là.
La fille ne s’inquiéta pas. Elle se serait sûrement assoupie en parlant avec les plantes. C’était l’usage. Elle leur racontait ses maladies et elles lui proposaient leurs services. La fille prit son panier plein et se dirigea vers le Grand Marronnier.
Mais aujourd’hui quelque chose avait changé. Près de l’arbre, le panier de la mère renversé et un peu plus loin, elle-même, gisant dans les orties. Mère, courut-elle vers elle, elle n’a pas eu peur des piqûres, non, les vêtements pleins de sang l’ont immobilisée, elle se laissa tomber à genoux juste à la hauteur des yeux mi-clos, mère, sa voix s’éteignit dans l’eau salée des premières larmes.
Ma fille… C’est fini…
Non, non, tu dois te relever. Je vais t’aider.
Le corps était devenu excessivement lourd. Comme si le poids de la mort l’avait cloué au sol.
C’est fini, chuchota la mère. Écoute-moi.
Ses yeux fixent le couteau. L’enfant ne se doute de rien. Sa mère connaît plein de recettes magiques. Elle parle avec les plantes. Elle lui dira ce qu’elle doit faire et elle le fera. Elle saisit le couteau.
N’aie pas peur… ici. La main savante indique le cœur.
Mais, maman…
Mon enfant, délivre-moi…
L’enfant secoue la tête. Elle jette loin le couteau et cherche refuge auprès du marronnier, son arbre préféré. Elle s’agenouille devant lui et, la tête baissée, prie d’une force qui la dépasse. Les larmes coulent abondants, mouillent les vêtements, arrosent le sol.
Une fois près de la mère, ses yeux sont secs à nouveau. Elle porte dans ses mains l’ardeur du couteau.
Mon enfant…
Les yeux de la mère ne s’ouvrent plus. Elle a senti sa présence.
Mère…
Elle pose la lame à l’endroit du cœur. Elle a besoin de toute la force de ses onze ans pour réussir à transpercer la chair adulte qui frétille un instant avant de s’immobiliser. Pour toujours.
On l’a retrouvé le lendemain matin, les yeux grands ouverts, tenant dans ses bras le corps sans vie de celle qui lui a donné la vie.
La fillette ne s’est jamais remise de la mort de sa mère. Mais les soins du père avaient quelque peu calmé son âme agitée. Seulement elle parlait peu et une lueur jaune illuminait son visage, surtout la nuit. Des fois elle sursautait de son sommeil, sans mots, ni cris et restait comme ça, assise dans son lit jusqu’au matin. D’autres fois elle ne dormait pas du tout. Elle s’allongeait et attendait que la nuit passe.
Qu’avait tué la pauvre femme ? Que s’était-il passé cette nuit-là dans la forêt ? Personne ne le savait.
Et après ?
Après ? Après son père est mort. Elle avait 16 ans quand elle est partie vivre sous le toit de son oncle, Christophoros. Elle est vite devenue membre de cette nouvelle famille, donnant un coup de main au foyer surpeuplé de ses oncle et tante. Elle ne manquait pas non plus de s’occuper de la maison paternelle. Une fois par semaine, elle s’arrangeait pour finir tôt le ménage chez son oncle et partait nettoyer la maison de ses parents.
Quel espoir secret nourrissait ce retour hebdomadaire dans le passé ? Pensait-elle y aller vivre un jour ? Ou le faisait-elle à la mémoire de ses défunts parents ? Personne ne le savait.
Des fois, elle ne rentrait que le lendemain, les yeux rouges et la lueur jaune beaucoup plus prononcée, allant jusqu’aux joues. À ces moments-là, son visage s’éclairait d’une beauté sauvage qui les terrorisait. Sa tante soupçonnait qu’elle retournait dans la forêt mais elle ne disait rien, par respect à son deuil et à son orphelinat.
Mais les absences de la jeune fille se multipliaient. Non qu’elle négligea ses taches ménagères. Au contraire. Les verreries brillaient d’une lumière étrange, comme si elles étaient vivantes. Le sol glissait sous leurs pieds. Les vapeurs de ses plats prenaient des formes tangibles au-dessus de leurs têtes : des lapins qui couraient en liberté, des raisins qui goûtaient du vin rouge, des pommiers et des citronniers qui grandissaient devant leurs yeux. Leur goût et leurs odeurs influençaient leurs humeurs. Ils se trouvaient comme des idiots en train de rire ou de pleurer devant un bol de soupe aux haricots.
Mais elle, elle perdait du poids jour après jour. Ses cheveux noirs ornaient maintenant un visage presque diaphane et il n’y avait que la lueur jaune pour trahir la vie qui animait son corps.
Ce soir-là, Christophoros se leva brusquement de table.
J’irai la chercher, déclara-t-il. Voir enfin ce qu’elle fait quand elle n’est pas là. Nous ne pouvons pas continuer à nous nourrir avec des mets divins, alors qu’elle périt jour après jour.
Plutôt nuit après nuit, rectifia le fils aîné et se leva à son tour. Je viens avec toi.
Nuit après nuit, répéta Christophoros tout bas. J’irai la chercher, insista-t-il.
Les deux hommes attelèrent deux chevaux et prirent la route pour les Puits. Heureusement la lune était croissante et éclairait un peu le chemin.
Une demi-heure après, ils arrivèrent à la maison qui brillait de cent lumières. Des bougies allumées éclairaient la nuit. À l’intérieur comme à l’extérieur de la maison en deuil. S’ils n’étaient pas au courant de son histoire, ils auraient cru qu’une grande fête y avait lieu aujourd’hui. Mais à la vue de tous ces petits lustres dans une maison mortifiée leur glaça le sang.
Ils l’ont cherchée partout. Ils l’ont appelée. Rien. La maison fêtait seule. Mais quoi ? Ils remontèrent à cheval et prirent la route vers la forêt. Devant le Grand Marronnier, les deux animaux firent halte. Refusant d’avancer, ils ruaient, hennissaient. Les hommes descendirent, prirent leurs fusils et avancèrent vers la clairière. Un charmant air féminin atteignit leurs oreilles juste avant de quitter la dense protection des arbres. Ils s’immobilisèrent et attendirent. Quoi au juste ?
Ils la virent peu après. Vêtue juste d’une robe de nuit transparente, elle chantait et dansait. Sa beauté les a fait frémir. La lueur jaune marquait ses yeux plus que jamais.
Ils étaient sur le point d’intervenir et arrêter cette folie, quand une ombre passa sous leurs yeux leur coupant le souffle. La fille n’était pas seule.
La bête tournait autour d’elle alors qu’elle l’appelait d’une danse sauvage et sensuelle. Le fils aîné prépara son fusil mais Christophoros lui fit signe d’attendre. Rien dans l’attitude de l’animal ne trahissait une quelconque menace.
Il se rapprocha d’elle d’un bond, la poussant avec sa gueule, alors qu’elle lui échappait sautillant comme un gnome. D’un seul coup, la femme s’arrêta, prit la tête poilue dans ses bras et se mit à embrasser ses yeux, son nez, caresser ses oreilles. Puis, elle s’assit à côté de lui, libéra la vierge poitrine blanche et lui offrit la mamelle en rigolant. L’animal enfonça sa tête dans les seins, saisit l’aréole et se mit à téter, à téter, à téter…
C’était donc pour çela qu’elle était devenue livide, limpide comme l’eau d’une source. Elle se faisait sucer le lait par… UN LOUP. Un loup blanc aux yeux rouges comme le feu.
Le bruit des branches cassées sous le poids des pensées de Christophoros immobilisa les deux partenaires incongrus, la femme et l’animal, qui se retournèrent vers les arbres. Le loup grogna et chargea. Le regard de Christophoros s’accrocha au regard jaune de la fille, alors que ses doigts tremblants cherchaient désespérément la gâchette. Le temps s’immobilisa entre les deux regards aveugles. Le vit-elle ? Le reconnut-elle ?
D’un cri étrange, la fille appela l’animal qui lui obéit comme un chien, sauta sur son dos et disparut avec lui dans la végétation dense et la nuit.
C’était la dernière fois qu’ils la voyaient, et encore, l’avaient-ils vraiment vue ?Et que pouvait répondre Christophoros aux regards interrogatoires de sa femme ? Comment expliquer l’inexplicable ? Les secrets, quand ils arrivent de la tombe, doivent demeurer secrets.
Evi KIMOLIATIS, The Fakebook, roman, 2002,
extrait traduit du grec par l'auteur
Par Evi Kimoliatis
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Publié dans : Textes en prose
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