Vendredi 10 novembre 2006 5 10 /11 /Nov /2006 15:55
Pièce de théâtre d'Alain ENJARY






        — Cette fois…

dit le jeune homme,

      — Cette fois…

répéta-t-il, regardant tout autour de lui,  et encore une fois :

   — Cette fois, je suis bien perdu. Je suis complètement perdu… Pas par là, j’y suis déjà passé tout à l’heure, et j’en suis revenu, voilà la trace de mes pas, dans un sens, et dans l’autre : ce chemin débouche au ravin… D’ici, j’en viens…  À travers ces taillis, je tombe sur un lac… De ce côté, encore la trace de mes pas, qui s’éloignent… Et de celui-là, ils reviennent… Là, j’ai coupé par les fourrés… Et ici, je suis ressorti… Je suis perdu, perdu, perdu. Assieds-toi. Je ne pourrai plus me relever, tellement je suis fatigué. Assieds-toi. Je m’assieds… Tais-toi… Mais si j’arrête de marcher, de bouger, de parler, ce silence me rendra fou. Je vais devenir fou. Comme Albert. Pauvre Albert. Lui aussi il parlait tout seul. Et pourtant quel boucan, là-bas !… Dès que je cesse de parler, j’ai l’impression d’être sourd. Sacré bonsoir de bonjour de fichu silence ! Si je me tais, je pense. Justement : réfléchis, pense ! Quoi ? Que je suis perdu ? Tous les chemins, tous les sentiers qui sortent et qui partent d’ici, je les ai pris : ils mènent et ils ramènent ici. Une vraie toile d’araignée.  Si on arrive quelque part, on peut en ressortir. À voir !… Voilà ce que tu vas faire : suivre la trace de tes pas… Laquelle ? N’importe laquelle, jusqu’à l’abandonner à un moment donné… Quel moment, j’ai tout essayé ? D’ailleurs j’ai mal aux pieds ; et puis… Et puis ?… Et puis j’ai peur. J’ai peur. Là ! Je l’ai dit. Ici, au moins, il y a un bruit : glou glou glou ! Tout petit, mais un bruit. Hein, petit glou glou glou, tu me tiens compagnie ?… Parce qu’ici, tout est mort… Dis, joli glou glou glou, quand on est vivant, ça s’entend ?…Est-ce que tout dort, ici, mon gentil glou glou glou ?

Une voix s’éleva alors qui lui dit :

     — Non. Tout est réveillé. Mais tout le monde est caché. Tout le monde attend la fin de la calamité.

« Glou, glou, glou, glou » fit-il, comme pour se persuader qu’il n’y avait que l’eau qui bruissait. La voix reprit :

      — Que viens-tu faire ici ?

Il se dressa et dit :

      — Glou, glou, glou. Je m’en vais.

     — Cesse de faire l’idiot. J’ai peut-être la voix de l’eau. Mais je ne suis pas l’eau, tu le sais, pas seulement l’eau.

dit la voix, et lui « glou, glou, glou », en voulant s’éloigner. La voix l’interrompit :

      — Reste, et tais-toi !… Depuis que tu es là, tu n’as pas cessé un instant de parler et de t’agiter ; ces lieux sont pleins de toi, de toi, de toi et de toi. Ta voix monte, descend ; les coquilles des œufs, dans les nids les plus hauts, vibrent ; les poissons s’aplatissent contre le fond des eaux ; des colonnes de fourmis ont été piétinées, et des pousses de chênes, de hêtres, de sapins, de charmes, et de mes frênes bien-aimés, des terriers défoncés… Innombrables dégâts parmi les fleurs des bois, champignons, fraises, scarabées. Et tu ne passes pas qu’une fois, non ! Tu repasses et tu tournes en rond.

        Lui — Je me suis perdu.

      Elle — Je le sais que tu t’es perdu. Tout le monde le sait. Tu le répètes assez. Tu as pataugé dans les mares : un vrai carnage de nénuphars.

        Lui — J’ai glissé. Très glissant…

        Elle — La vase, tu l’as transportée dans l’eau pure de la fontaine.

        Lui — Je suis tombé.

       Elle — Et tout ce que tu fais, tu le racontes en même temps. Double bruit.

        Lui — Je me tiens compagnie. À cause du silence.

      Elle — Epais comme un géant, et plus bavard qu’un nain. Es-tu géant ou nain ?

        Lui — Je suis plutôt moyen.

La voix soudain parut venir de loin, là-haut, et il leva la tête.

        Elle — Du frêne tu parais petit.

Elle se tut ; il regardait en l’air, quand à nouveau il l’entendit, à ses pieds :

        Elle — De la grenouille tu es grand.

Elle se tut à nouveau.

        Lui — Et de vous-même, comment ? [...]

Alain ENJARY, 8 Heures à la fontaine, incipit
Illustrations Olivier PHILIPPONNEAU

Extrait publié avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'illustrateur





8 Heures à la fontaine est publié aux éditions AMBRE au prix de 19€
123, rue Pelleport - 75020 Paris
www.ambre-enjarybonnard.fr
Vous pouvez commander le livre sur internet ICI:








Par Evi Kimoliatis - Publié dans : Théâtre
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